Les rencontres professionnelles : explications

Au cœur du festival Cinema Makers, il y a cette idée forte : être un lieu de rencontres, de réflexions et de solutions pour les exploitant·es. 16 salles de cinéma européennes faisant partie de cette nouvelle génération d’exploitant·es sont réunies pour cette toute première édition. Elles ont été sélectionnées par le comité de pilotage pour leurs projets orignaux, leurs espaces hybrides, les croisements qu’elles abritent avec diverses disciplines ou encore, leur gouvernance et l’implication forte de leurs publics.

Durant trois jours (du 4 au 6 avril 2024), en plus des projections publiques, auront lieu des présentations, des échanges (sous forme de « talks » plus que de table-ronde) basés sur les expériences concrètes (mais aussi les échecs !) des salles sur des problématiques bien identifiées, des conférences plus ciblées (comment l’évolution des pratiques culturelles dessine-t-elle nos lieux ? Comment faire entrer le son dans nos cinémas ?), des workshops pour croiser nos outils et nos pratiques mais aussi des moments plus informels pour nous rencontrer et parler plus organiquement de nos quotidiens.

À la fin du festival, des restitutions des échanges seront postées sur ce site Internet afin de partager le fruit de notre travail !

Festival Cinema Makers : la genèse

Un festival par et pour les salles de cinéma pour déconstruire et reconstruite le lien à la salle de cinéma, aux territoires et aux publics !

C’est en pensant le projet du cinéma municipal de Strasbourg, Le Cosmos, que l’idée du festival Cinema Makers a germé réunissant dès lors les équipes de La Forêt Électrique de Toulouse et du Cosmos à Strasbourg. En novembre dernier, à Strasbourg, la tenue d’un séminaire commun avec Futur@Cinema (incubateur de projets de cinéma) nous a permis de dimensionner le festival.

L’idée de base ?
Ce festival n’est pas un réseau. Il est en endroit de discussions et d’échanges de bonnes pratiques ! Les rencontres professionnelles mêlant d’ordinaire différents professionnels du cinéma (distribution, production, création, etc.), il est ici question de réfléchir entre exploitant·es pour reconstruire nos idées, revisiter nos projets et enrichir notre culture commune.
En plus d’un espace de réflexion, la partie ouverte au grand public permet de faire circuler des films européens récents et de découvrir la création locale et contemporaine d’autres pays européens.

Ce qui s’est passé en novembre ?
En novembre, à Strasbourg, Agnès Salson de la Forêt Électrique et Cécile Becker du Cosmos ont invité Elise Mignot du Café des images à Hérouville-Saint-Clair et Thibaut Quirynen du Kinograph à Bruxelles à réfléchir au contenu du festival Cinema Makers. Le comité de pilotage était né. Nous avons été attachés à l’idée de sortir des formats habituels : parler d’échange d’expériences concrètes plutôt que de table-ronde, prendre de la hauteur grâce à des conférences de personnes n’oeuvrant pas nécessairement dans le cinéma et penser des temps d’ateliers où les cinémas invités pourraient concrètement se partager des outils pour enrichir leur manière de travailler…

Interview d’Agnès Salson

Lorsque l’équipe du cinéma Cosmos a pensé le projet pour le cinéma municipal de Strasbourg, l’ouvrage Cinema Makers, co-écrit par Agnès Salson et Mikael Arnal a constitué une boussole. L’idée ? Réunir les récits des équipes de 22 cinémas européens qui pensent la salle de cinéma autrement. Dès la constitution du dossier, le festival Cinema Makers a germé… Il prend enfin forme du 4 au 7 avril au Cinéma Le Cosmos.

Lorsque vous êtes partis sur les routes en 2014, vous aviez déjà l’idée de créer votre cinéma, quelles étaient alors vos intuitions ?
Le rêve que l’on avait en tête était de créer une salle de cinéma qui mêle la création – Mikael est réalisateur – et la diffusion. J’étais très intéressée par les salles de cinéma et je suivais en parallèle des études à la Fémis [école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, ndlr]. Lorsque nous sommes partis, nous ne connaissions pas encore la forme que prendrait ce cinéma et c’est justement ce que nous sommes partis chercher : s’inspirer d’idées nouvelles. On voyait plein de choses se mettre en place dans les cinémas sans que ceux-ci n’aient conscience de ce qu’ils inventaient. Lorsque des rencontres professionnelles avaient lieu, on se racontait toutes les choses qui n’allaient pas, alors que de nouvelles idées émergeaient ! En 2014, Netflix arrivait en France et induisait un chamboulement dans les pratiques. Il était important pour nous de nous projeter : à quoi pourrait ressembler la salle de demain ?

Votre vision a-t-elle changé après ce tour d’Europe ?
Le socle est resté identique. Pour nous, un cinéma doit être un espace de vie, de convivialité, de rencontres et d’éditorialisation, avec un vrai pouvoir de prescription. Un endroit où les gens ont différents niveaux d’implication : du simple spectateur jusqu’au résident en passant par celles et ceux qui participent activement au projet. Nous avions déjà en tête des espaces de création, de diffusion et de rencontres (en l’occurrence, le café). Aujourd’hui, c’est intéressant de relire nos notes du début et de constater que le cœur du projet n’a pas changé, le schéma et la structuration se sont affinés et les exemples sont devenus plus concrets.Ce qui a été très important pour nous, c’était justement de penser avant tout des espaces.

« Une salle de cinéma pertinente avec son époque, c’est une salle où l’on peut voir d’autres images. »

Agnès Salson, co-fondatrice de La Forêt Électrique à Toulouse


À la lecture de tous ces témoignages, deux grands axes se dégagent : un cinéma comme un lieu de vie et comme passeur d’expériences. Comment et pourquoi le « lieu cinéma » s’est-il ouvert à d’autres disciplines et propositions ?
La salle de cinéma, lorsqu’elle est attaquée, est mise en concurrence avec d’autres canaux de diffusion. Pour la défendre, on parle de l’expérience technique (voir un film sur grand écran) et de l’expérience sociale (voir un film ensemble). Mais si on interroge la pertinence d’une salle de cinéma vis-à-vis de son équipe et de ses spectateurs, les questions qu’on peut se poser sont plus larges : quel est le lieu dans lequel les gens ont envie d’aller ? S’intéresser à notre secteur, à notre métier, c’est aussi dépasser le champ du cinéma. Une salle de cinéma pertinente avec son époque, c’est une salle où l’on peut voir d’autres images, c’est être dans une logique de définition de l’image, c’est dialoguer avec les arts vivants et les questions sociétales qui entrent particulièrement en résonance aujourd’hui : l’environnement, le féminisme. Sinon, le lieu meurt. Théoriquement, c’est important de penser le numérique, mais ça l’est aussi d’imaginer des espaces hybrides qui invitent d’autres expériences et organisent l’échange avec les différents arts. La cinéphilie de nos générations a beaucoup évolué : on ne se contente plus de regarder
des longs métrages qui sortent en salle de cinéma, on est dans une approche plus large qui fait entrer d’autres types d’œuvres. C’est très restrictif d’envisager que le lieu cinéma est réduit au film, on peut parler de séries, de jeux vidéos, de clips… En revanche, on tient beaucoup à l’appellation cinéma car elle est très populaire. Les gens l’identifient et c’est important, mais il faut juste se dire que cette définition évolue et que finalement, tout ça est très beau : un cinéma peut montrer d’autres types d’œuvres. Je suis convaincue que ça fera du bien au cinéma et à la salle, qui est un lieu où des ch oses se passent.

Pourquoi est-il si difficile de sortir d’une vision du cinéma comme seule « boîte de projections » ?
Il y a un certain conservatisme : dès qu’on sort de la salle de cinéma et qu’on apporte autre chose, cela dévaluerait l’objet film. Je n’y crois pas du tout. Si on fait dialoguer, au contraire, on renforce. Les cinéphiles viendront de toute façon voir Les Moissons du Ciel de Terrence Malick, la question est plutôt de savoir comment amplifier ce public et comment répondre aux autres attentes. Peut-être que ce nouveau regard nécessite de sortir d’un professionnalisme qui a ses secrets et ses ficelles. Il ne s’agirait plus de savoir programmer des films mais d’apprendre d’autres métiers et compétences : de savoir comment trouver une série, comment connecter les arts graphiques, comment écrire… D’avoir d’autres expertises. Et ces expertises sont rarement celles du milieu cinématographique.

« Ces mouvements traduisent les envies des lieux d’être en phase avec un monde plus désirable qui nous demande de reconquérir la démocratie »

Agnès Salson


Le nouveau cinéma est-il un tiers-lieu ?
On s’identifie à un tiers-lieu lorsqu’on est dans le champ politique. Mais on emploie peu cette définition auprès du grand public car elle est difficilement comprise.Telqu’on l’envisage, le cinéma est un tiers-lieu avec ses ateliers de création, son café, ses espaces de travail… La vision « tiers- lieu » vient répondre à différents modes d’usage et une implication plus poussée des publics.
Ces mouvements traduisent les envies des lieux d’être en phase avec un monde plus désirable qui nous demande de reconquérir la démocratie, de réduire les fractures sociales et territoriales, d’insister sur des valeurs plus justes et écologiques… Pour moi, la vraie question c’est : comment les cinémas restent pertinents envers les nouvelles générations ?

Dans les cinémas que vous avez visités, les modes de gouvernance sont plus horizontaux, plus collaboratifs, ouverts aux spectateur·rice·s, qu’est-ce que ces nouveaux modèles racontent de nous ?
Ils racontent quelque chose de la société : on n’attend plus simplement de passer une porte, de venir et de repartir. On attend d’être liés, d’établir une relation plus durable et de confiance, d’être connectés à des projets culturels et de société. Les coopératives, ce n’est pas nouveau et en plein essor ; ça permet une implication plus forte et qui va permettre d’enrichir les propositions, de les complexifier, d’avoir un cinéma plus inclusif, plus ancré sur son territoire. Le Zumzeig à Barcelone, au début, était une structure commerciale avec une programmation très cinéphile, des films indépendants peu vus. Le travail était réel mais les gens de ce quartier très associatif ne l’identifiaient pas. Il était presque mal vu parce qu’il s’était installé là, sans qu’ils ne soient au courant. Il n’y a pas vraiment eu d’engouement autour du lieu. Esteban Bernatas a donc décidé de transmettre le cinéma sous forme de coopérative. Et… le cinéma a trouvé sa place dans le quartier. L’implication est venue renforcer plein de choses : enrichir la confiance et la programmation. C’est devenu « Mon cinéma ».

Quels sont selon vous les points les plus importants lorsqu’on ouvre un cinéma aujourd’hui ?
Ce qui est vraiment important, c’est de penser un lieu dans lequel on a envie d’aller, un espace, et pas simplement, une programmation. C’est de penser un projet cohérent avec un endroit, un territoire. Et ce n’est pas un modèle unique ou hors sol, il se construit avec une équipe et des envies. J’insiste sur l’idée d’espace parce que, souvent, quand on parle de cinéma, on parle de boîte noire, mais c’est aussi une sortie. Il y a autre chose de plus simple : pendant un an, nous avons organisé des projections pop-up et nous avons diffusé un questionnaire au public pour connaître leur sentiment. Ce qui revenait dans tous les questionnaires, c’était le sourire des équipes et des bénévoles. Les gens étaient ravis de voir l’équipe ravie, ça se cultive ! Il faut le dire : on est content d’aller dans un lieu accueillant, auréolé d’une bonne ambiance.